Read it in English here.
Ce rapport « Insights and Signals » a été rédigé par Brittany Amell et Alan Colin-Arce, avec leurs remerciements aux partenaires d’INKE Lucía Céspedes, Elizabeth Kalbfleisch et Catherine Lachaîne pour leur commentaires et leur relecture.
En un coup d’œil
| Topic / Titre | Le bilinguisme et l’édition savante au Canada |
| Key Participants / Créateur | Government of Canada, Fonds de Recherche du Québec, Érudit |
| Date / Période | 2024 – aujourd’hui |
| Keywords / Mots-clés | Bilingualism / bilinguisme, scholarly communication / la communication savante, Canada, bibliodiversity / bibliodiversité, policy / politique, diamond open access / le libre accès diamant |
Résumé
Ce rapport examine certains des défis auxquels est confrontée l’édition savante en langue française au Canada, malgré le statut officiellement bilingue du pays depuis 1969. Parmi les principaux enseignements à retenir, citons l’investissement important du gouvernement fédéral (plan d’action de 4,1 milliards de dollars, dont 8,5 millions spécifiquement destinés aux infrastructures de recherche en français), le leadership du Québec à travers le consortium d’édition numérique Érudit et l’engagement de 10 millions de dollars du FRQ en faveur d’un réseau collaboratif pour les revues francophones, ainsi que des recommandations complètes pour réformer les pratiques d’évaluation de la recherche afin de mieux valoriser la recherche multilingue et de soutenir la transition vers des modèles de libre accès « diamant » capables de soutenir l’édition en langue française au Canada.
Bilinguisme et publication savante au Canada
Le Canada est officiellement devenu un pays bilingue en 1969 avec l’adoption de la première Loi sur les langues officielles. Toutefois, malgré un nombre record de Canadiens francophones (selon le recensement de 2021), l’anglais domine toujours le paysage numérique (Patrimoine canadien, 2023). En effet, comme le soulignent Larivière et al. (2021), « l’anglais est la langue principale de 80% à 90% des revues nouvellement créées [au Canada] depuis 1940. À partir de 2010 la quasi-totalité des revues créées le sont en anglais » (15).
En 2003, le gouvernement du Canada a lancé le Plan d’action pour les langues officielles, dont les objectifs étaient d’améliorer le bilinguisme anglais-français au sein de la fonction publique fédérale, de renforcer les communautés de langue officielle en situation minoritaire et de consolider la dualité linguistique du pays. Depuis lors, le gouvernement a mis en œuvre des plans d’action quinquennaux successifs pour contrer le déclin démographique des francophones au Canada et promouvoir le bilinguisme.
Le Plan d’action 2023-2028 bénéficiera d’un investissement gouvernemental total pouvant atteindre 4,1 milliards de dollars. Dans le cadre de cette initiative, le ministre de l’emploi, du développement de la main-d’œuvre et du travail investira 8,5 millions de dollars pour soutenir et renforcer l’écosystème de recherche francophone du Canada en améliorant le soutien à la production, à la visibilité et à la diffusion des travaux des chercheurs francophones. Afin d’appuyer ces efforts, le gouvernement du Canada a mis sur pied le Comité consultatif externe sur la création et la diffusion de l’information scientifique en français, chargé de formuler des recommandations quant à l’élaboration d’une stratégie fédérale assurant la viabilité à long terme de l’écosystème francophone du Canada.
Érudit, un consortium interuniversitaire pancanadien regroupant l’Université de Montréal, l’Université Laval et l’Université du Québec à Montréal, a fourni l’infrastructure et le soutien nécessaires à la diffusion de revues canadiennes en libre accès, y compris des revues bilingues et francophones. Dans un rapport présenté au Comité permanent de la science et de la recherche en novembre 2022, Érudit a indiqué donner accès à 140 000 articles publiés dans plus de 150 revues.
Selon Beth et al. (2024), on estime à environ 160 le nombre de revues savantes actives au Québec. Parmi celles-ci, la moitié (80) sont publiées exclusivement en français, 10 en anglais, et les autres sont bilingues ou plurilingues. Grâce aux efforts de numérisation d’Érudit, la majorité des articles de revues accessibles via sa plateforme sont rédigés en français. Ceci est crucial car, comme le souligne Érudit dans son rapport de 2022 au Comité permanent de la science et de la recherche :
L’importance générale de l’anglais dans tous les domaines d’activité, l’internationalisation des échanges dans tous les domaines de recherche, mais surtout la dévalorisation systématique de toutes les langues, à l’exception de l’anglais, dans les systèmes de classement des revues (Mongeon et Paul-Hus, 2016), découragent de plus en plus les chercheurs francophones de publier dans leur propre langue. Cet appauvrissement linguistique de l’édition savante est problématique à bien des égards pour les communautés de recherche francophones du Canada et pour la société canadienne dans son ensemble. (4)
Il est important de noter que, dans leur rapport conjoint, Érudit et l’Association francophone pour le savoir (Acfas) formulent plusieurs recommandations (p. 13-19) visant à renforcer et à valoriser la diffusion des connaissances en français (Beth et al., 2024). Par exemple, concernant l’évaluation de la recherche, les suggestions suivantes sont formulées :
- Réviser les pratiques d’évaluation des chercheurs et de la recherche afin de privilégier les méthodes d’évaluation qualitatives et d’accorder une plus grande importance aux activités éditoriales et aux méthodes de communication autres que les articles.
- Accorder une juste valeur aux communications dans d’autres langues que l’anglais et à celles destinées à un public non universitaire plus large.
- S’inspirer des principes établis par CoARA et DORA et les mettre en œuvre.
De plus, ils demandent :
- Un financement accru pour les revues publiées en français, indexé sur l’inflation.
- Un soutien institutionnel accru de la part des universités et des institutions scientifiques (par exemple, en allégeant la charge d’enseignement des rédacteurs de revues et en comptabilisant les stages d’édition pour les étudiants).
- Une structure commune horizontale et collaborative qui rassemble les revues savantes québécoises d’une manière qui respecte et reflète leur diversité, tout en surmontant le paysage atomisé dans lequel les revues savantes québécoises et leurs équipes travaillent actuellement.
Ensemble, ces recommandations soulignent la nécessité d’un soutien coordonné à l’édition savante francophone, ouvrant la voie à des discussions plus larges sur la façon dont l’infrastructure de recherche numérique peut contribuer à répondre à ces besoins (voir aussi ici).
Des progrès semblent d’ailleurs être en cours : en mai 2024, le Fonds de recherche du Québec (FRQ) a annoncé un financement de 10 millions de dollars pour la création du Réseau québécois de recherche et de partage pour les revues scientifiques, devenu par la suite le Réseau Circe. Ce projet vise à renforcer l’écosystème de la communication savante francophone au Québec et à faciliter la transition vers un modèle d’accès ouvert diamant pour les revues francophones. Le FRQ a été le premier organisme de financement canadien à se joindre à la cOAlition S en 2021 (lire la suite ici).
Outre les efforts déployés au Québec, certains organismes nationaux mettent également en œuvre des initiatives pour promouvoir le bilinguisme. Par exemple, la Fédération des Sciences Humaines organise chaque année les Subventions du livre savant, qui comprennent des subventions de traduction de 30 000 $ pour soutenir la traduction en anglais ou en français d’ouvrages en sciences humaines. La Fédération décerne aussi les Prix du Canada afin de reconnaître « chaque année les cinq livres savants les plus inspirants, les plus percutants et les plus transformateurs du pays dans le domaine des sciences humaines ». Au moins deux des livres primés annuellement doivent être écrits en français.
Un autre organisme national, le Réseau canadien de documentation pour la recherche (RCDR), est membre de la Fédération des milieux documentaires depuis 2019. Cette adhésion permet au RCDR de promouvoir les contributions au domaine francophone des sciences de l’information et des bibliothèques au Canada.
Réponses du partenariat INKE
Elizabeth Kalbfleisch (Agente principale de programme, ABRC) et Catherine Lachaîne (bibliothécaire de la réussite scolaire, Bibliothèque de l’Université d’Ottawa; Agente de programme invitée Éducation ouverte, ABRC):
Les bibliothèques de recherche sont un axe central de la communication savante. En tant qu’organisation pancanadienne bilingue, l’ARBC s’inquiète des inégalités linguistiques d’un écosystème qui privilégie l’anglais, malgré les efforts d’Érudit, du Réseau Circé et d’autres pour soutenir et dynamiser la communication savante en français. Ce retard ne nuit pas seulement aux francophones. Le Canada tout entier a intérêt à rectifier le tir : un écosystème francophone renforcé renforce l’écosystème de recherche canadien et, par conséquent, la visibilité de la recherche canadienne dans ses deux langues officielles sur la scène internationale. Nous croyons en toutes les initiatives qui favorisent la production scientifique francophone et nous les soutenons, mais nous voulons aussi éviter deux systèmes non intégrés. C’est pourquoi nous préconisons un écosystème de recherche canadien bilingue, fluide et solidement intégré.
La visibilité de la recherche en français est compromise par le fait que les bases de données et les moteurs de recherche couramment utilisés par les chercheurs et les étudiants privilégient le contenu en anglais, ce qui rend la recherche publiée en français moins visible. On peut remédier à cette situation en soutenant le développement de dépôts institutionnels bilingues, accessibles et interopérables, dotés d’interfaces en français de haute qualité. L’interopérabilité avec d’autres infrastructures nationales et internationales, comme OpenAIRE, ORCID et Dataverse, est essentielle pour que le contenu en français soit visible, indexé et réutilisable à l’échelle mondiale. Le développement continu, à l’Université Laval, du Répertoire de vedettes-matière (RVM), la norme nationale d’indexation en libre accès en français, constitue une contribution précieuse. Le RVM offre cinq thésaurus spécialisés et fait l’objet d’un enrichissement continu, incluant un important travail de révision du vocabulaire relatif aux peuples autochtones. La mise en œuvre de ce vocabulaire contrôlé et lié contribue à des recherches plus précises et efficaces.
Les outils d’intelligence artificielle sont prometteurs dans ce domaine. Avec des investissements accrus, des outils comme les modèles de traitement automatique du langage naturel, l’automatisation de l’indexation, la génération de métadonnées riches et les systèmes de recommandation intelligents pourraient renforcer les fonctionnalités dans les deux langues et, par conséquent, réduire l’écart entre l’anglais et le français.
Références
Beth, Suzanne, Gwendal Henry, Annie-Marie Fortier et Simon van Bellen. 2024. Reconnaître, valoriser, renforcer : recommandations issues du Symposium québécois des revues savantes. Érudit and Acfas. https://www.erudit.org/public/documents/recommandations-symposium-revues.pdf.
Patrimoine canadien. 2023. Note pour la période des questions : Tendances démographiques en langues officielles (Recensement du Canada de 2021). Gouvernement du Canada. https://search.open.canada.ca/qpnotes/record/pch,PCH-2023-QP-00010.
Érudit Consortium. 2022. Brief on Research and Scientific Publication in French. Brief. Presented to the Standing Committee on Science and Research. Canada. https://www.ourcommons.ca/Content/Committee/441/SRSR/Brief/BR12135616/br-external/Consortium%C3%89rudit-10709768-e.pdf.
Larivière, Vincent, Suzanne Beth, Simon Van Bellen, Eve Delmas et Émilie Paquin. 2021. Les revues savantes canadiennes en sciences humaines et sociales : Portrait quantitatif et qualitatif. Érudit. https://www.erudit.org/public/documents/Revues_canadiennes_shs_2021.pdf.
