https://doi.org/10.25547/7VCD-V842
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Ce rapport « Insights and Signals » a été rédigé par Lucía Céspedes, Gwendal Henry et Simon van Bellen, avec leurs remerciements au partenaire d’INKE Sonya Betz pour sa relecture et ses commentaires.
Traduction française révisée par Olga Ziminova (MA), Electronic Textual Cultures Lab (ETCL).

En un coup d’œil

Topic / Titre Présentation de l’ensemble de données des revues savantes canadiennes
Key Participants / Créateur Érudit
Date / Période  2025 – présent
Keywords / Mots-clés bibliodiversity / bibliodiversité, Canada, publishing / édition, open data / données ouvertes, scholarly communication / communication savante

Résumé

Ce rapport « Insights and Signals » porte sur le développement, le contenu et l’impact de la base de données des revues savantes canadiennes.

Les points abordés dans ce rapport comprennent :

  • Les caractéristiques uniques et la pertinence de la base de données des revues savantes canadiennes
  • Les projets de recherche, les initiatives en bibliothéconomie et les politiques scientifiques qui ont déjà utilisé la liste et en ont tiré profit
  • L’importance du travail d’équipe pour maintenir la liste à jour et l’utiliser comme une ressource précieuse

Introduction au paysage des revues savantes canadiennes

Saviez-vous que près de 1 000 revues savantes sont présentement publiées au Canada ? Ou que certaines d’entre elles sont actives depuis le milieu du XIXe siècle et sont toujours aussi dynamiques ? Ou encore que 61 % d’entre elles publient selon le modèle du libre accès diamant, qui favorise la propriété collective des publications et n’exige aucun frais pour les auteurs ni pour les lecteurs ?

Il est rare qu’un pays ait des renseignements aussi détaillés sur l’ensemble de son écosystème de revues savantes. Depuis novembre 2024, le Canada possède un tel ensemble de données : compilée par Simon van Bellen, conseiller principal à la recherche chez Érudit, la liste des Revues savantes canadiennes/Canadian Scholarly Journals fournit une mine de métadonnées sur les publications canadiennes et a déjà été largement utilisée par les chercheurs, les bibliothécaires et les décideurs partout au pays.

Listes de revues existantes : que sont les index et comment fonctionnent-ils ?

Les listes de revues existent bel et bien ; ce sont des index, parmi lesquels Scopus et la Core Collection du Web of Science (WoS) sont parmi les plus connus. Cependant, par nature, ils sont exclusifs. Les index ont des critères d’inclusion précis et, au nom de l’excellence scientifique et des bonnes pratiques éditoriales, seules les revues qui y répondent sont incluses. Plus les critères sont stricts, plus ces listes sont sélectives, et les titres qui y figurent sont généralement considérés comme particulièrement prestigieux. De plus, de nombreux index grand public présentent des biais en termes de langue, de discipline ou d’origine géographique des revues, offrant ainsi une image certes soigneusement élaborée, mais biaisée et partielle de la science internationale. Néanmoins, les listes de revues et les indicateurs de revues facilement accessibles sur WoS et Scopus sont utilisés par de nombreuses institutions pour leurs processus de financement, d’évaluation et d’appréciation (Pölönen et al., 2020). 

L’établissement de listes de revues à l’échelle nationale relève généralement de la responsabilité des ministères, des conseils nationaux de la recherche ou d’institutions équivalentes, et ne se limite pas aux revues publiées dans le pays. Il arrive souvent que les organismes chargés des politiques d’évaluation de la recherche élaborent ces listes afin de hiérarchiser les revues, en définissant des critères explicites ou implicites de qualité et d’impact. Par exemple, le système Qualis brésilien classe les revues en dix catégories, de A1 (la plus élevée) à C (la plus basse). Cette classification est régulièrement mise à jour par l’Agence fédérale brésilienne de soutien et d’évaluation de l’enseignement supérieur (CAPES) selon des critères tels que le nombre de numéros parus, l’indexation dans des bases de données reconnues, l’établissement éditeur ou le facteur d’impact (Vasen et al., 2025). De même, le Forum finlandais des publications, une initiative de la Fédération des sociétés savantes finlandaises, évalue les publications savantes sur une échelle de 1 (niveau de base) à 3 (niveau le plus élevé) (Pölönen et al., 2021). Ces politiques orientent de fait les pratiques de publication des chercheurs et contribuent ainsi à encourager ou à décourager certaines stratégies de publication ou certains sujets de recherche – par exemple, par la valeur accordée aux revues nationales ou locales par rapport aux revues internationales. Si ces listes de revues laissent entendre aux chercheurs que les revues internationales sont celles de la plus haute qualité, ils seront davantage incités à privilégier les projets de recherche susceptibles d’y être publiés. L’excellence scientifique, les sujets et le champ d’application s’en trouvent ainsi confondus.

La liste des revues savantes canadiennes : qu’est-ce qui la rend si spéciale ?

La liste des revues savantes canadiennes est unique en ce qu’elle ne vise ni à catégoriser ni à établir de hiérarchies, ni à filtrer ou à exclure des revues. Elle a plutôt été constituée avec le soin d’un collectionneur soucieux d’y inclure chaque publication précieuse, aussi modeste ou importante soit-elle, ancienne ou récente. Selon Sonya Betz (directrice des Services de publication ouverte, Université de l’Alberta ; coprésidente de l’équipe de mobilisation de la communauté de publication des bibliothèques, ABRC),

« plutôt que de chercher à sélectionner ou à organiser des titres, ou à valider leur qualité, la liste est surtout utile par son exhaustivité et pour dresser un tableau complet du paysage des revues savantes canadiennes ».

La liste comprend les revues savantes canadiennes, actives et disparues, qui appliquent un mécanisme d’évaluation par les pairs ou par le comité de rédaction, sont publiées périodiquement, sont principalement gérées par un établissement, une association ou une société canadienne, possèdent un ISSN et semblent légitimes (c’est-à-dire qu’elles ne doivent pas être associées à des éditeurs connus pour leurs pratiques douteuses, communément appelées « prédatrices »). Elle constitue donc la première liste ouverte et exhaustive des revues savantes canadiennes, offrant à la fois une perspective historique de l’évolution de ces publications au Canada et un portrait précis de la situation actuelle.

Un ensemble complet de données : qu’est-ce qu’il nous apprend ?

La liste décrit, pour chaque revue incluse, un large éventail de caractéristiques. Ces données permettent à tout utilisateur de vérifier, pour des groupes de revues ou individuellement, les types de licences, les langues admises et l’utilisation des frais de traitement des articles (APC). Il est possible de filtrer les revues pour des analyses spécifiques, par exemple celles associées à une institution particulière. Comme nous l’avons montré dans un article publié plus tôt cette année, il est également possible d’analyser la structure du paysage en combinant plusieurs caractéristiques afin d’en extraire les grandes tendances. 

À l’aide d’analyses multivariées, nous avons identifié quatre « groupes » de revues en fonction de traits communs : le premier, le plus important, est caractérisé par des revues en libre accès diamant, hébergées par des bibliothèques et publiées en anglais ; le deuxième comprend des revues francophones utilisant des modèles d’abonnement ou le libre accès diamant, souvent diffusées sur Érudit et associées aux arts et littératures, ainsi qu’aux sciences humaines ; le troisième groupe est principalement composé de revues hybrides éditées par des sociétés savantes, principalement actives dans les sciences naturelles. Un quatrième groupe regroupe les revues non rattachées à une organisation clairement définie, publiées presque exclusivement en anglais et principalement liées aux sciences de la santé. Chaque groupe, comme on le constate, provient d’un type d’organisation différent et/ou d’une période spécifique, et peut être associé à une ou plusieurs disciplines. Par exemple, les revues francophones présentement actives sont relativement anciennes, avec un âge médian de 37 ans, et souvent liées aux sciences humaines. Les revues publiées par des entités commerciales sont généralement encore plus anciennes et associées à des sociétés savantes. À l’inverse, un grand nombre de revues ont adopté le modèle du libre accès diamant et utilisent Open Journal Systems, un logiciel libre de gestion et de diffusion ; ces revues sont généralement de création récente et souvent activement soutenues par les bibliothèques. L’inventaire montre également que 84 % des revues fondées depuis 2015 utilisent le modèle du libre accès diamant. Pour plus de détails méthodologiques et une analyse approfondie du paysage des revues savantes canadiennes, voir van Bellen et Céspedes (2025).

Un atout en action : comment l’utiliser ?

Depuis sa publication, les données brutes de la liste ont été téléchargées plus de 400 fois depuis Borealis, le dépôt canadien de données, où elles sont disponibles sous licence CC-BY. Cela laisse supposer que de nombreux utilisateurs cherchent à explorer en détail la structure de l’édition savante canadienne ou simplement à vérifier l’information sur les revues qui desservent leurs communautés. L’intérêt suscité par les utilisations potentielles de la liste était manifeste dès sa présentation publique (l’enregistrement du webinaire est disponible en ligne) : il s’agit d’une ressource précieuse pour la prise de décisions fondées sur des données probantes à différents niveaux. Les programmes de financement et de soutien aux revues, comme ceux du Fonds de Recherche du Québec, du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada ou du Partenariat pour le libre accès de Coalition Publica, ont intérêt à avoir accès à des répertoires complets de revues. Comme l’a indiqué Adèle Paul-Hus, agente principale de programmes par intérim au Conseil de recherches en sciences humaines du Canada : « La liste des revues canadiennes s’est avérée particulièrement précieuse lors de la révision du programme d’aide aux revues savantes du Conseil de recherches en sciences humaines. Elle nous a permis d’obtenir un aperçu complet et à jour du paysage des revues savantes canadiennes, contribuant ainsi à éclairer et à faciliter la transition du programme vers un accès libre immédiat. »

Les universités ont aussi utilisé cette liste pour identifier les revues savantes qu’elles gèrent. Par exemple, Rémy Barbonne, agent de recherche à l’Université du Québec, a pu enrichir le catalogue de revues des dix établissements qui composent le réseau de l’Université du Québec en comparant la liste des revues canadiennes à l’inventaire institutionnel de l’université.

Un travail collectif en cours : comment pouvons-nous y contribuer ?

La vitalité du paysage de l’édition savante d’un pays, telle qu’elle se manifeste par le nombre de revues qu’il est capable de soutenir, est un indicateur éloquent de son leadership scientifique. Les revues elles-mêmes peuvent être considérées comme des productions scientifiques, au même titre que les articles ou les brevets, car elles témoignent de la maturité et du niveau de développement des disciplines. Au Canada, où la plupart des revues sont publiées par des établissements d’enseignement supérieur, cela témoigne également des efforts éditoriaux déployés par les universités, les collèges et les instituts de recherche pour gérer et soutenir leurs propres instances de publication.

Cet esprit de collaboration est au cœur de la liste de revues : Coalition Publica, représentée par Jeanette Heatherill, ainsi que par l’équipe d’engagement de la communauté de l’édition en bibliothèques de l’Association des bibliothèques de recherche du Canada, et plus particulièrement sa coprésidente, Sonya Betz, ont joué un rôle essentiel dans la création et la promotion de cette liste. Loin d’être figée, la base de données est maintenant ouverte à l’amélioration grâce aux commentaires de la communauté. N’hésitez pas à y jeter un coup d’œil ! Ces commentaires sont ensuite intégrés à la base de données dans des « instantanés » publiés périodiquement. En corrigeant les informations, en ajoutant les revues manquantes ou en contribuant à la mise à jour de la liste, les communautés universitaires canadiennes – et la société dans son ensemble – peuvent s’approprier cette ressource et unir leurs efforts pour améliorer la qualité de l’ensemble de données, améliorant ainsi notre compréhension de la science réalisée et publiée partout au Canada.

Réponses du partenariat INKE

Sonya Betz (Directrice des Services de publication ouverte, Université de l’Alberta; coprésidente de l’Équipe d’engagement de la communauté de l’édition en bibliothèque, ABRC) :

En tant que directrice du programme des Services de publication ouverte de la bibliothèque de l’Université de l’Alberta et coprésidente de l’Équipe d’engagement de la communauté de l’édition en bibliothèque de l’Association des bibliothèques de recherche du Canada, j’ai activement soutenu et promu la base de données des Revues savantes canadiennes/Canadian Scholarly Journals décrite dans le rapport. Cette ressource rassemble et compile des données auparavant fragmentées, disparates et manquantes afin de combler une lacune importante dans notre connaissance de l’édition de revues au Canada. Avant la création de cette liste, les chercheurs et les praticiens ne pouvaient répondre avec certitude aux questions les plus fondamentales : combien de revues sont publiées au Canada, qui soutiennent leur publication et comment et quoi publient-elles ? Pour les bibliothèques, et plus particulièrement pour les organismes d’édition en bibliothèque, cette liste confirme le rôle important qu’ils jouent dans la publication de revues canadiennes et le caractère hautement non commercial de l’écosystème de l’édition au Canada. Cet ensemble de données fournit des preuves essentielles pour l’élaboration de modèles de services d’édition locaux et nationaux, peut orienter le développement des ressources et des politiques, et offre aux administrateurs et aux praticiens des occasions de mener des actions de sensibilisation et de plaidoyer éclairées.

À l’Université de l’Alberta, la liste des revues savantes canadiennes nous a fourni des données précises sur les options de publication sans frais de publication (libre accès diamant) au Canada, que nous avons pu intégrer aux renseignements utilisés par les chercheurs pour choisir leurs revues. J’ai cité cet ensemble de données à maintes reprises lors de présentations à des bibliothécaires et à des administrateurs afin de remettre en question des idées reçues sur l’édition de revues au Canada et de souligner le caractère majoritairement ouvert et non commercial de notre littérature nationale. Grâce à la mise à disposition gratuite de ces données, la communauté de l’édition des bibliothèques canadiennes peut affirmer avec confiance son rôle de partenaire et d’acteur fondamental dans les discussions sur l’avenir de l’édition savante au Canada.

Références

Pölönen, J., Guns, R., Kulczycki, E., Sivertsen, G., & Engels, T. C. E. (2021). National Lists of Scholarly Publication Channels: An Overview and Recommendations for Their Construction and Maintenance. Journal of Data and Information Science, 6(1), 50–86. https://doi.org/10.2478/jdis-2021-0004

van Bellen, S., & Céspedes, L. (2025). Diamond open access and open infrastructures have shaped the Canadian scholarly journal landscape since the start of the digital era. The Canadian Journal of Information and Library Science, 48(1), 96-111. https://doi.org/10.5206/cjils-rcsib.v48i1.22207

Vasen, F., Sarthou, N., Salles Filho, S., Bin, A., Maldonado Soto, J., Arango, A., & Gras, N. (2025). Mapeo de los sistemas nacionales de evaluación de la investigación financiada con fondos públicos en América Latina [Documento de trabajo]. CLACSO. https://biblioteca-repositorio.clacso.edu.ar/bitstream/CLACSO/253347/1/Mapeo-sistemas-nacionales-evaluaci%c3%b3n.pdf