Cette réponse au « Les Fonds de Recherche du Québec rejoignent la cOAlition S » a été écrite par Simon van Bellen, conseiller principal à la recherche, Érudit.

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Le 1er juin 2021, les Fonds de recherche du Québec (FRQ) ont annoncé leur adhésion à la cOAlition S, faisant d’eux la première organisation publique en Amérique du Nord à appliquer les principes du Plan S, entrant en vigueur en mars 2023. Initiative ambitieuse lancée en 2018 par un regroupement d’organisations européennes sous le nom de cOAlition S, le Plan S vise à implanter le libre accès immédiat aux publications scientifiques issues de projets de recherche subventionnés par ses membres.

Situation des revues scientifiques québécoises

L’engagement des FRQ envers le Plan S implique des changements importants de la part des revues scientifiques basées au Québec. En effet, l’axe Société et culture des FRQ (le FRQSC) soutient financièrement 36 revues scientifiques québécoises par le biais du programme « Soutien aux revues scientifiques ». En plus du soutien financier du FRQSC, plusieurs de ces revues reçoivent également un financement du Conseil de recherche en sciences humaines (CRSH) du Canada, à travers le programme « Aide aux revues savantes ».

Les revues financées sont à but non lucratif et sont généralement gérées par de petites équipes de chercheuses et chercheurs affiliées à des institutions de recherche ou à des sociétés savantes. Elles sont bien ancrées dans leurs communautés de recherche, principalement en sciences humaines et sociales et le français est leur langue principale de diffusion. Diffusées sur la plateforme d’Érudit, certaines de ces revues ont adopté la voie diamant du libre accès, c’est-à-dire sans frais de publication chargés aux auteurs. D’autres sont toujours commercialisées avec une barrière mobile de 12 mois leur permettant de se conformer à la majorité des politiques de libre accès. Ces revues sous barrière mobile de 12 mois reçoivent des redevances d’abonnements de la part d’Érudit (environ 1 200 établissements sont abonnés à un ou plusieurs titres). Toutes les revues diffusées sur Érudit reçoivent un soutien financier, peu importe leur modèle de diffusion, dans le cadre du Partnership for Open Access (POA). Initié par Érudit et le Réseau canadien de documentation pour la recherche (RCDR), le POA est un modèle innovant de collaboration internationale entre les bibliothèques universitaires et les revues scientifiques. Le partenariat permet notamment d’offrir un soutien financier aux revues en libre accès et assure aux revues sous abonnement des revenus tout en les accompagnant dans une transition vers le libre accès.

Les revues financées profitent d’une grande visibilité internationale : près de la moitié (45 %) des premiers auteurs des articles publiés viennent de l’étranger, notamment des pays francophones européens et environ 70 % des consultations des articles proviennent de l’étranger. Érudit offre ainsi aux revues québécoises une vitrine formidable à un lectorat international.

De nombreux défis

Avant même l’élaboration du Plan S des défis importants s’imposaient aux équipes des revues. Comme l’a démontré un rapport publié en 2021, on observe dans les institutions de recherche un déclin de la reconnaissance accordée aux activités éditoriales des revues. La disponibilité de ressources humaines et financières stables représente un défi constant. L’édition savante connaît d’importants changements associés au numérique et au développement du libre accès : les équipes éditoriales doivent conséquemment se tenir au fait de ces transformations rapides. Le déclin du français dans la publication scientifique et la fragilité du soutien financier de la part des institutions auxquelles sont affiliées les revues s’ajoutent aux écueils rencontrés par ces revues. La situation très précaire d’Enfance en difficulté, basée à l’Université Laurentienne, ayant faite objet d’un article du Devoir, est un bon exemple du contexte de plusieurs revues canadiennes publiant en français en situation minoritaire. Le soutien des organismes subventionnaires et des établissements de recherche s’avère donc essentiel au maintien des revues scientifiques de langue française au pays, particulièrement dans un contexte d’une transition vers le libre accès.

La conformité au Plan S en mars 2023 présente un défi supplémentaire pour de nombreuses revues québécoises — même pour celles qui sont déjà en libre accès. Le Plan S comprend un ensemble d’exigences en matière de gestion du droit d’auteur, d’utilisation de licences précises, de compilation et de diffusion de statistiques de publication, de documentation de métadonnées selon certaines normes, ainsi que d’indexation dans les outils de référence comme le Directory of Open Access Journals (DOAJ). Bien que les balises n’aient pas encore été diffusées, l’adoption du Plan S par les FRQ nécessitera vraisemblablement que les revues financées se conforment à l’ensemble de ces exigences afin de conserver leur admissibilité au financement. En effet, même si la majorité des revues diffusées sur Érudit sont en libre accès sans barrière mobile, moins de 10 % des revues sur la plateforme — et une seule financée par le FRQSC (sur 36) — sont conformes au Plan S.

L’effet qu’aura l’adoption du Plan S ira toutefois au-delà des revues financées, affectant l’ensemble des revues scientifiques au Québec : les milliers de chercheuses et chercheurs au Québec dont les projets sont financés par les FRQ seront désormais tenus de rendre leurs articles scientifiques librement accessibles sans délai, comme c’est déjà le cas pour leurs collègues européens. Les revues québécoises non financées auront tout intérêt à se conformer à ces critères dès la mise en œuvre du Plan S au Québec afin de demeurer une option de publication pour les chercheuses et chercheurs assujettis au mandat de la cOAlition S.

Un rôle primordial pour la recherche

Les avantages du libre accès ne sont plus à démontrer. Il favorise l’accès aux résultats de la recherche québécoise pour tous les Québécois et permet le rayonnement international de la recherche en français et en sciences humaines et sociales. Les revues diffusées sur Érudit jouent un rôle primordial dans l’accès aux connaissances à un coût raisonnable : le téléchargement d’un article diffusé sur Érudit coûte environ 40 fois moins cher aux universités québécoises que celui d’un article diffusé par les grands éditeurs commerciaux. Dans ce contexte, les revues québécoises méritent un soutien accru afin de réaliser l’adaptation nécessaire de leur mode de financement. Si le Plan S s’annonce bénéfique pour la diffusion de la recherche à toutes et à tous, nous devons collectivement nous assurer que sa mise en œuvre ne se fera pas au détriment des revues scientifiques québécoises.